dimanche 17 avril 2016

LE CAPITAINE DE VILLE: UNE INSTITUTION TROPEZIENNE

LA TRADITION QUI TIENT LE "CAP".

Tous les lundis de pâques le conseil municipal de Saint-Tropez nomme un « Capitaine de Ville » pour toute une année de traditions tropéziennes, nous lui souhaitons ainsi qu’à son état-major de bien belles bravades.
Cette institution a été ratifiée  par la lettre patente de Charles IX le 8 novembre 1564 lors d’une des plus extraordinaires campagnes de communication politique de l’histoire  à l’initiative de Catherine de Médicis : « Le Grand Tour de France », que le pouvoir royal en quête de reconnaissance, organisera à travers toutes les provinces du royaume. 
Charles IX à l'époque du Grand Tour de France par François Clouet.

C’est au deuxième jour de son escale à Marseille après avoir visité Toulon et traversé Hyères que le  jeune roi de 14 ans confirmera  enfin aux tropéziens,  l'instauration d'une charge  déjà ancienne de 6 années, remontant,  si on s’en réfère aux archives municipales, au  24 juin 1558, où Honorat COSTE était nommé capitaine de ville par l’assemblée communale, sur la proposition du Consul.
Rien d’étonnant que la régence en pleine opération de séduction satisfasse aux préoccupations des édiles et officialise ainsi une décision locale qui pourrait-être encore plus ancienne, comme nous le rappelle l'historien et conservateur du musée de la citadelle Laurent PAVLIDIS.
Cette officialisation n'a pas été du goût du seigneur du lieu Pierre de RENAULT qui y voyait une atteinte à ses prérogatives et adresse une protestation en 1573 au conseil municipal...(Cdt J ROSATI Saint Tropez à travers les siècles p 197).
C'est donc bien les habitants de la cité seuls,  qui en ont forgé le particularisme que cette institution nous parvient presqu'intacte.

La périodicité annuelle de la fonction : On y voit la volonté des Consuls de la cité de rester maîtres du jeu, et de ne pas se retrouver  un beau jour confronté à un « putsch » des capitaines ou à une dangereuse dynastie. Pourtant cette précaution démocratiquement  louable, avait sans doute la  fâcheuse contrepartie de voir remplacer un chef aguerri par une personnalité ayant de belles qualités humaines réunissant les suffrages mais moins compétente militairement. En tout état de cause cela démontre une belle santé  démographique et le dynamisme de la cité pour se permettre de remplacer chaque année un personnage d’une si haute importance stratégique.

La démarche élective : Si les documents les plus anciens ne nous renseignent pas sur les procédures et tractations occultes devant aboutir à l’élection officiellement proclamée dans les registres des délibérations, les écrits postérieurs dévoilent tout de même le souci de mettre à la tête de la phalange un personnage issu du consensus populaire, même si ces témoignages ne concernent que la période d’honorariat de la charge, ils puisent certainement leur origine dans des coutumes antérieures :
Par H MAQUAN (Sous les oliviers de Provence 1861) « … Suivant l’ancienne coutume, le Capitaine de Ville festine chaque année avec le corps des mousquetaires, le lendemain de la bravade.
Le dîner des mousquetaires a lieu dans un des hôtels de la ville.- A la fin du repas les toasts commencent et on propose « inter pocula[1] » le capitaine de l’année suivante.- Mais cette désignation n’est pas une élection, on y procède chaque année le lundi de Pâques. – Le capitaine élu est appelé séance tenante au sein du conseil, le maire lui communique le résultat de la délibération, il descend ensuite sur la porte de l’hôtel de ville et le proclame, le peuple répond par des vivats, et le corps des mousquetaires par une violente décharge… »

Les attributs : Registre des délibérations du conseil communal du 1er Janvier 1761 « … il a été délibéré que l’épée que la communauté donne ordinairement au capitaine de ville, ne lui sera donnée à l’avenir que lorsque ce même capitaine marchera le jour de la fête de Saint Tropez à la tête de la bravade et festinera le dit jour les mousquetaires qui marcheront à sa suite, et venant à manquer à quelqu’une des conditions cy-dessus, ce même capitaine n’aura aucune épée, mais seulement cinquante livre pour ses honoraires, suivant l’ancien règlement… ». 
Laurent PAVLIDIS nous rappelle également qu'à cette époque la fonction avait perdu de sa substance et devenait honorifique, la "Royale" en effet depuis Colbert défend les côte méditerranéenne et permets  donc nos Capitaines  " terrestres" de revenir à leur compétence première: le commandement  au long cours  pour  faire "la caravane" au levant (G BUTI .Saint-Tropez : cité corsaire et patrie de Suffren)
Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
L’instrument emblématique de la fonction est tout d’abord la pique , appelé aussi esponton, il  est  l’attribut du commandement des officiers proches de la troupe pendant tout l’ancien régime,  C’est un signal de ralliement, porté haut, comme une canne de tambour major, il sert à transmettre des ordres silencieux aux éléments de la troupe les plus éloignés, horizontalement il règle les alignements, corrige une attitude, ordonne le feu etc… 
Le salut du Capitaine de Ville serait donc l’héritage du « Salut à l’esponton » que Denis DIDEROT a décrit dans son Encyclopédie (Ordonnance du 14 mai 1754), cette tradition ayant disparue avec la révolution et les nouveaux règlements consulaires et de l’empire. 

Un salut vers 1850 (Oustaou de la Bravado)
Cette résurgence du passé se superposant aux éléments d’équipements et d’uniformes d’un autre âge constitue une strate supplémentaire du millefeuille culturel dont se nourrit la commémoration annuelle de la bravade pour en faire un évènement unique et inimitable. 

La pique utilisée possède un  fer en forme de feuille et son manche  est muni d’un sabot  métallique à l’autre extrémité,  elle est semble-il, inspirée de la demi-pique ou espontons des officiers d’infanterie en cours dans l’armée française jusqu’en 1755. Alors qu'il n'existe pas de pique de commandement dans la marine, l'utilisation de cette arme couplée avec un l'uniforme de marin démontre bien l'imbriquement des fonctions du commandement terrestre (la pique) vers le commandement maritime (l'uniforme).
"Demy pique" de commandement (dessin C Aries). Très proche de la pique actuelle du C.V de Saint-Tropez.


Epée d'officier de marine modèle 1902
Reste l’épée, dont l’attribution est devenue traditionnelle après quelque fluctuation temporelle. Nous ne connaissons pas le  modèle de l’épée donnée au 18e siècle  aux capitaines tropéziens  respectueux des traditions, mais qui devait être, comme la pique, issue des armes en dotation dans l’infanterie[2].  
Celle qui a été remise au capitaine de ville lors d’un toast porté en son honneur, est en concordance avec l’uniforme d’officier de marine que revêtiront les membres de l’état-major, une épée règlementaire modèle 1902, toujours en service actuellement dans la marine, fourbie par la maison CHEVALIER D’AUVERGNE gravée à son nom et portant la mention « AD USQUE FIDELIS » 

La date de la nomination. La première délibération connue porte la date du 21 juin, ensuite les dates sont variables mais  très souvent  l’élection du capitaine de ville porte la date du 1er janvier (1664 – 1683 – 1761). Cette période hivernale est somme-toute logique, en effet cette saison est peu propice aux actions militaires, les attaques maritimes devaient porter à coup sûr, une tempête ou une mauvaise mer contrariaient les plans d’attaque. La cité profitait de cette accalmie militaire  pour s’organiser stratégiquement.
Le lundi de Pâque n’apparaît dans les écrits que plus tard, l’évènement qui n’est plus que symbolique devait être  accompagné de manifestations festives  qui requerraient de meilleurs hospices météorologiques qu’en janvier, mais devaient se dérouler tout de même  avant les fêtes votives et les  commémorations situées au printemps et en été. L’octave de pâques[3] chômé , puis réduit par Napoléon 1er au seul lundi devenait alors  opportun.

Nous remercions Laurent PAVLIDIS pour son éclairage, le Cépoun Serge ASTESAN pour sa condescendance et G BUTI pour ses recherches mise à la disposition de chacun sur internet:






[1] Expression latine « inter pocula silent negotia »: Entre les verres les affaires se taisent.
[2] Il existe une pique de marine, mais sans connotation de commandement et  d’un dessin bien différent.
[3] Période de huit jours après Pâques consacrée aux offices religieux quotidiens et traditionnellement chômée.

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